Edmonde Charles-Roux

  • Oublier palerme

    Edmonde Charles-Roux

    • Grasset
    • 14 Février 1990

    « D'un côté, Palerme, la Sicile de la poussière, de l'étouffement, de l'honneur, de la misère, des passions gratuites et violentes, de la mer. De l'autre, n'importe laquelle de nos métropoles de commerce, d'argent, avec leur façon de briser les vies par la hâte, la férocité. Et, voguant entre ces deux univers, d'une époque à l'autre, les émigrants, paysans ou seigneurs, nostalgiques ou avides de recommencer. Si ce roman nous apparaît aussi dense, riche, lourd de vraie vie et de tendresse, c'est qu'il a été écrit à côté des modes littéraires, en plein coeur des souvenirs et de l'imagination. » François Nourissier De l'Académie Goncourt « L'amour d'Edmonde Charles-Roux pour la Sicile, sa connaissance et son intuition du monde sicilien, de certaines de ses réalités et de ses profondeurs historico-culturelles m'ont fait retrouver dans Oublier Palerme des thèmes que je poursuis dans ma tentative de brosser un portrait au cinéma du Sud de l'Italie. » Francesco Rosi Dès sa parution Oublier Palerme obtint le Prix Goncourt et connut un succès mondial. Depuis, Edmonde Charles-Roux a publié, entre autres, Elle, Adrienne, L'Irrégulière ou mon itinéraire chez Chanel, et dernièrement, Un désir d'orient - la jeunesse d'Isabelle Eberhardt. Provençale et fille de diplomate, Edmonde Charles-Roux, après une guerre brillante, s'est toujours consacrée aux métiers de l'écriture. Journaliste, écrivain (elle a été élue à l'académie Goncourt en 1983), elle partage son temps entre Paris et Marseille.

  • Et d'abord, Elle, Adrienne, qui est-ce ? Vivant mystère qui se donne, se reprend à travers ses vérités et ses mensonges, l'homme qui l'a aimée, le capitaine Ulric Muhlen, se le demandera tout au long de sa vie, tout au long de ce livre.

    Derrière ses aveux successifs et contradictoires, quelle enfance cache-t-elle, quels secrets ? Comment est-elle devenue cette femme d'exception qui a fait de son seul prénom une griffe d'élégance et de beauté, quels troubles liens l'attachent à l'énigmatique Licia, quelle a été son existence avant que ne la rencontre Ulric, jeune aristocrate originaire de Bohême, que le hasard des événements et la guerre ont transformé en officier de l'armée allemande d'occupation, à Paris ?

    L'amour se nourrit de toutes les incertitudes, y compris celles du coeur, et c'est peut-être parce qu'il la connaît de moins en moins bien à mesure qu'il l'aime davantage qu'Ulric ressent pour Adrienne l'obscure, la violente, Adrienne la changeante, l'imprévisible, une de ces passions qui marquent un homme pour toujours. Issu de ces grandes tribus nobles de l'Europe Centrale où seuls comptaient les immenses domaines, la chasse, les forêts, la caste et les chevaux, où l'on vivait encore, à la veille de la guerre, dans le faste désuet de l'ancienne monarchie austro-hongroise, où la politique, les intérêts et le Gotha se confondaient dans une étrange arithmétique de cousinage et de tradition qui ne respectait guère des frontières plus récentes que les familles, Ulric arrive d'un autre univers dans le Paris chuchoteur, encore frivole mais inquiet, des années 40. Tandis que s'agitent autour d'eux les petits comploteurs et que se préparent au loin les grands bouleversements du monde, qui les sépareront, le jeune officier et elle, Adrienne, bravent les préjugés, parce qu'ils s'aiment.

    Pendant ce temps, seul à Marseille où l'a conduit l'exode, un adolescent français rêve aussi de cette femme qui le fascine ; il s'appelle Serge et il est son neveu. Livré à lui-même, il fait là-bas son apprentissage d'homme, et c'est Miguel, un républicain espagnol en exil, qui lui révélera l'enthousiasme de l'engagement, l'idéal de la résistance, les combats, l'héroïsme quotidien, puis la mort, simple et presque facile, comme un dernier don de soi.

    Histoire parallèle de trois destins qu'emportent le fracas et les cruautés de la guerre, ce roman n'est pas seulement l'aventure d'une passion et la découverte d'une cause : on y trouve aussi, et surtout, foisonnant, fidèle, minutieux, singulier, et d'une extraordinaire richesse d'expérience et d'évocation, le portrait d'une Europe qui s'écroule en mille morceaux.

    Avec le père d'Ulric, le Comte Norbert, qui finira ses jours dans la Vienne divisée de l'après-guerre, c'est toute une société qui disparaît, un art de vivre, un ton où le détachement a l'élégance du tragique. Avec son frère Matyas, qui fondera les maquis de Slovaquie, c'est un ordre nouveau qui naît de l'ancien, une forme neuve de l'espoir, et le même amour, tenace, d'une patrie déchirée.

    Avec Miguel, c'est la violence exaltante des luttes clandestines, l'irruption de l'Histoire dans le train des jours, le sabordage de la flotte à Toulon, la révolte et la libération de Marseille en 1944 et là aussi, peut-être l'aube, tôt couchée, d'une grande espérance.

    Construit comme un constant contrepoint qui entremêle, autour d'Adrienne, le sort d'Ulric et celui de Serge, le livre d'Edmonde Charles-Roux nous propose une symphonie d'un lyrisme exceptionnel : l'inoubliable mélodie d'un chant d'amour s'y détache sur l'ample accompagnement d'une musique de combats, de tumultes, et de passions. On y retrouve, approfondi, magnifié, le superbe talent de l'auteur d'Oublier Palerme, qui sera désormais plus encore peut-être celui d'Elle, Adrienne.

  • Edmonde Charles-Roux ressuscite Don Juan d'Autriche (1545-1578), le bâtard de Charles Quint, avec élégance et pénétration. Elle reconstitue l'atmosphère d'une époque où les costumes, les ambitions, les passions rutilaient plus qu'aujourd'hui. Dominant sa documentation avec maîtrise, Edmonde Charles-Roux se fait successivement historien militaire, spécialiste des armes et des costumes, maître des cérémonies, théologien, mémorialiste, romancier d'aventures et d'amour. Elle réussit particulièrement bien ses " grandes scènes " : la bataille de Lépante ; l'entrevue entre Don Juan d'Autriche et une ancienne lavandière de Ratisbonne, Barbe Plumberger, qui est sa mère : " Une femme entra, lourde, la jambe courte, le sourcil épais, outrageusement fardée... " ; l'entrée de don Juan à Grenade, " coiffé d'un toquet de velours, orné d'une longue plume d'autruche que retenait une grosse émeraude ". Edmonde Charles-Roux suit à la trace le mystère de ce bâtard qui remporta à vingt-six ans, sur les Turcs, une des plus grandes batailles de l'histoire, qui fut le premier chevalier de la chrétienté, qui faillit épouser deux reines. Elle nous donne le tableau le plus saisissant de ses derniers combats dans les Flandres, et enfin de sa mort, pendant la peste de Namur, dans un pigeonnier que l'on dut débarrasser de sa fiente et asperger de parfums.

  • Que savait-on, jusqu'à ce livre, de cette jeune femme d'origine russe, née en 1877, morte en 1904, qui décida de se convertir à l'islam et de rompre avec les moeurs de son temps ? Qui choisit de porter des vêtements d'homme avant de devenir, sous le nom de Mahmoud Saadi, cette rebelle qui fascina Lyautey, éprise d'absolu et proche du Rimbaud ? Pour Edmonde Charles-Roux, il y avait là toute la matière d'un prodigieux roman vrai. A travers des archives inédites, elle a ainsi recomposé l'itinéraire d'une héroïne « irrégulière » et mystique. Elle l'a suivie depuis sa naissance sur les rives du lac Léman jusqu'à l'instant où Isabelle accepte d'assumer le « désir d'Orient » qui la hante. On voit alors, dans une prodigieuse résurrection, toutes les figures dostoievskiennes qui ont accompagné sa jeunesse et forgé son insoumission. De la Russie des tsars à Genève puis à Marseille, de la diaspora anarchiste aux milieux littéraires, de l'exil à la révolte, c'est toute une époque qui se révèle dans l'effervescence d'un Occident qui va changer de siècle. Nomade j'étais couvre les années africaines d'Isabelle, jusqu'à sa mort, à vingt-sept ans. La voici confrontée à de multiples épreuves : la médiocrité du frère aimé Augustin ; son mariage avec Slimène Ehni, spahi algérien ; un procès ignoble qui l'expulse d'Algérie et la sépare de son mari. Mais elle revient vers la terre élue et, dès lors, « entre en nomadisme comme on entre en religion ». C'est à Aïn Sefra, où elle était en reportage, qu'elle trouva la mort un après-midi d'octobre 1904, engloutie dans les eaux d'un oued. C'est grâce au jeune lieutenant Paris, un des admirables personnages secondaires qui gravitent autour d'Isabelle et qui entreprendra de fouiller les décombres boueux, que ses manuscrits parviendront jusqu'à nous.

  • Mystérieuse pour les intimes, acharnée à effacer toute trace de son passé, de ses origines, de sa famille même, Gabrielle Chanel aura été tout au long de son existence une « irrégulière » dans une société conformiste, et peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs le secret de sa prodigieuse réussite. Suivant l'itinéraire inverse de celui qui l'avait menée à Elle, Adrienne, roman dont la célèbre couturière était l'inspiratrice et non le modèle, Edmonde Charles-Roux a dû déblayer une vie entière de mensonges ou d'aveux subtilement travestis pour nous montrer la fillette de forains cévenols, née par hasard à Saumur, l'orpheline oubliée dans un couvent de Corrèze, la petite pensionnaire des chanoinesses de Moulins, qui n'allait pas tarder à devenir « poseuse » dans un beuglant de la garnison, où elle chantait « Qui qu'a vu Coco dans l'Trocadéro ? ». « Gomeuse » à Vichy, et même donneuse d'eau, celle à qui ses nombreux amis donnaient dès vingt ans son surnom devait faire son chemin. « Irrégulière », certes - au sens équivoque et proustien du terme - mais toujours marginale, indépendante, ambitieuse, et déjà sûre de son destin d' exception. Il n'est guère d'hommes et de femmes célèbres qui ne l'aient approchée, si bien que sa vie se confond avec l'histoire de l'entre-deux guerres. Cocteau, Picasso, Max Jacob, Reverdy, Misia Serf, son amie de toujours, Diaghilev, Stravinski, ils apparaissent tous ici car ils furent les intimes témoins de cette aventure extraordinaire. A travers cette carrière mouvementée, Edmonde Charles-Roux raconte une femme unique, en même temps qu'elle trace la chronique des soixante-dix années de ce siècle. Ce portrait d'une célèbre inconnue est beaucoup plus qu'un portrait : l'épopée d'un roman vécu et vécu comme un roman par son héroïne.

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