FeniXX réédition numérique (Julliard)

  • Avant de tenir pour Télérama la chronique littéraire où l'on sait qu'elle excelle, Michèle Gazier a enseigné pendant treize ans. A ce titre, qui pouvait mieux qu'elle dépeindre les désillusions des universitaires placées par les hasards de l'exil au tréfonds de lointaines banlieues où elles ont la charge d'inculquer leur savoir à des adolescents rebelles ? L'angoisse est un état d'esprit. Michèle Gazier incarne la fragilité brûlante de ses héroïnes. Ce livre transperce. Il suggère de bouleversantes images et leur instille, couche après couche, l'acharnement têtu d'une succession de fondus enchaînés. C'est comme si, obsédée par la persistance des détresses entrevues, Michèle Gazier montrait encore et encore le visage d'une femme défaite, éternellement renouvelée et cependant toujours étrangement la même. Une prof. Presque une enfant passée sans transition des bancs du lycée à la chaire du maître. Une prof. Une enseignante pleine d'imagination, qui, décalque de ses soeurs submergées par l'insidieuse usure, abandonne un jour toute idée de lutte, et devient, folle recluse, l'otage consentante d'une situation, d'un vocabulaire, dont l'infantilisation confine à la ruine de l'esprit. A l'aune de cet abandon, la raison s'emballe. Rien de surprenant à ce que les rêves brisés de ces nonnes laïques entraînent le lecteur jusqu'à l'extrême bord de la vie.

  • Il est souvent étrange de croiser le talent d'un auteur, lorsqu'il s'exerce à la lisière de mondes qui vous sont éloignés. En chassant pour l'Atelier Julliard, je n'imaginais pas que puisse s'imposer à moi le choix de ces contes baroques où - comme sous le soleil de sciure d'une arène, comme à l'ombre du tabernacle d'une église espagnole - l'or, le sang, la pâleur, le courage, les larmes, et cette pourpre théâtralité qui a fabriqué les toreros, les conquistadors et les martyrs, font cortège à la course sauvage et charnelle de jeunes héros lancés vers leur destin d'arrogance, de folie et de cruauté. Éclaboussante lumière. Rêves de toros. Sourde envie d'immoler les hommes. Forces mouvantes, obscures et cruelles. Trésors perdus dans la jungle. Entre esclavage et liberté, crimes et expiation, amour charnel et soumission passive au danger, Mathieu Lipschutz, fou d'Amérique latine, d'Espagne, d'histoire et de voyages, sait que la violence constitue le vin et le vent de la jeunesse. L'espace de trois histoires, du Brésil du XIXe siècle à la feria de Nîmes, il nous entraîne, voyageurs consentants, dans une danse macabre, fulgurante et sensuelle, jusqu'au bout de la fête tragique. Jusqu'au bout du fleuve de la mort.

  • A mi-chemin de Woody Allen et du Monsieur Lambert de Sempé, il existe une race écrasée de petits hommes hypocondriaques, mal aimés, indestructibles et tout à fait piétinés par leurs semblables dont le destin pitoyable et la trajectoire comique - à force de fatalité - permettent de penser que celui qui est maniaque et dépressif, s'il est par surcroît brimé par son patron, harcelé par son éditeur, empêtré dans les conseils de son analyste et annihilé par les attentions maladroites de ses enfants, peut se raccrocher à la bouée d'un dernier espoir, et recourir à cette ressource ultime : celle de l'humour noir - ce grincement des opprimés, ce rire sous cape des faibles, cette force terrassante de ceux qui sont des nains chez eux. Ainsi se déploie le talent de Georges Kolebka lorsqu'il nous dépeint, avec la subtilité qu'on lui connaît, les affres de cinq personnages livrés à la solitude et la peur de vieillir. Ainsi triomphe sur le terreau des situations cocasses, sur le désenchantement des jours médiocres, la greffe de l'humour noir des Juifs de l'Est. Et il est peu de Kolebka des bords de Seine qui sachent mieux doser au fond de la tisane de leurs histoires mélancoliques l'herbe d'un pansement de rire sur une source de larmes.

  • Tiens, pas trop tôt ! En 42 histoires à la mine de plomb, voilà croqué le décorum des spectres. La cité achélème. Les ratés du rayon de soleil. Vilains soirs à crans d'arrêt. Gredins museaux. Viandes humaines et plantes vertes. Les Malassis ne sont pas des gniasses qui jouent de la flûte à Disneyland. Lopeux, sales, criards à entendre, je dirais qu'ils pompent à la manière des Shadoks. Zoizeaux pas réparables. Fabriqués gris-obstiné par des éternités de pauvreté et de médiocrité, ils seringuent la mouscaille. Prêts pour l'adultère. Le kilbus. Le contrebond. Ils ne sont pas très bien aperçus. Z'habitants tous en barres. 6 ou 700 par muraille. Alvéolés. N'en quel état ! Bâtiment A, bâtiment C. Dardant la vie, c'est le train-train des horreurs ordinaires. Daniel Zimmermann s'y entend en mémoire avariée. Dites ! La façon qu'il bétonne ses fables ! Qu'il invente la légende des années cinquante. Qu'il brode des menteries sur les intrigants Chinetoques. Acharné guetteur, doué pour entonner la voix des escogrus de banlieue rouge, oncle Zimm sait très bien qu'on ne reboume pas les hortensias sur des décharges. Son humour, c'est celui de la bouzillerie. L'onirisme affleure. L'émotion poigne. Rire garanti. Dans un monde tout en colique, les flics qui sifflent partout, les chiens montés sur colliers étrangleurs, faut voir et connaître la façon qu'ils s'accommodent, les Malassis. Quelle leçon !

  • J'aime le livre de Maïté Pinero pour ce qu'il enferme d'humanité, de violence aussi. Vingt histoires qui transmettent l'instinct de vie avec la lucidité de regard d'une femme jetée dans la guerre, avec sa sensibilité passionnée. Sac au dos, plomb aux pieds, les guérilleros du Salvador suivent des chemins sans maison. Qui sont-ils ces compagnons qui arpentent le même sentier pour aller vers le soleil jusqu'à ce que leurs yeux soient brûlés ? Sans grandiloquence, sans exclure l'aspect brut du document, dans un style dépouillé d'artifices où se retrouve l'âpreté de la langue espagnole, l'auteur tisse ses réponses. Les gens dont elle parle, elle les connaît pour les avoir approchés comme journaliste. Elle sait qu'au maquis, parmi les supplices, il y a l'absence. Parmi les tortures, il y a l'absence. L'attente rend les épouses attentives au balancier de la solitude. Mères ou amantes caressées par l'incertitude du retour, elles guettent le grattement de l'homme à la porte. Ce soir, il ne viendra pas. Les lettres sont des cendres chaudes. Une balle frappe le guérillero. Quand il n'y aura plus de sang, il restera juste un peu d'encre.

  • Amère noirceur ! Voici un livre né de la peur. Voilà des textes en fusion, cris d'ombre et de lumière, qui disent les émois, les pulsions, les révoltes, le titanesque combat livré dans la poisse, l'odeur de sueur, de sanies et de viscosités, par un enfant, puis un jeune homme, avançant à tâtons dans l'univers solitaire de la révélation des corps. Tristan Duverne avance en terre d'aveux. Il cherche, il se fâche, il doute, il est violent, il est lyrique, il intercède. L'enfance contenue et abandonnée n'a-t-elle d'autres ressources que le repos d'épaules blanches et épaisses ? Pour l'homme dans l'indécision de sa force, au prix de quel assourdissant battement d'ailes gagner le bercail, le havre d'amour, le baiser qui rafraîchira les plaies ? Toujours, les yeux se cherchent dans les hasards de la nuit. Sans espoir véritable, Kinou, puis Eddy, nous font faire le voyage au bout de l'impossible étreinte. L'amour est cendres. Douloureuse initiation, avilissement des têtes renversées, chuintements à fendre l'âme, les ténèbres ravivent la vivante plaie, la bouleversante mémoire des adolescents qui se cherchent comme des bêtes fragiles. Parfois, tout de même, miracles de la fulgurance, des moments beaux comme l'orage surgissent. Prodiges de bas-ventres craintifs, attouchements furtifs, complicité soumise, protection goguenarde, emportements de soleil - qui pourra jamais trancher que la foudre des corps sera manège de joie, plutôt que désespérant partage de violence ? Pourtant, l'impossible amour existe. Il suffirait d'ouvrir la pagode et de retrouver ses rêves. Pour vivre réconcilié, il faudrait noyer les poissons rouges du bocal. Les jeter à l'égout. La mère, le père avec. Le choix du refus est difficile. Comment racheter l'inatteignable pureté ?

  • Le front grillagé par une concentration sauvage, le coeur battant sous l'aiguillon de pulsions sincères, après avoir fouillé le rayon lingerie de ses souvenirs féminins, après avoir été homme de spot et de pub, après avoir beaucoup vécu dans des villas blanches comme des morceaux de sucre, après être souvent rentré au bercail de ses maîtresses, lesté par des sacs de papier et des packs d'eau minérale, après avoir collectionné la vie, en somme, quel quadragénaire chauve ne rêverait pas d'avoir le talent et l'humour de Philippe Cousin ? C'est tel ! la vie est courte et féroce. Quel cinglé de nouvelles n'aimerait pas avoir rendez-vous avec une morte comme Rita Hayworth, mettre Solitude de Duke Ellington sur la platine de l'électrophone et danser avec elle dans les taches de lune ? Qui n'a jamais été debout, nu, humide et brillant comme un instrument ménager Art déco manufacturé par la bouche et les mains d'une dame ? Quelle japonaise n'a jamais fait pipi dans l'oeil d'un voyeur ? Quel lycéen n'a jamais rêvé, pour couronner ses études, de courser son vieux père dans les rues, une batte de base-ball à la main ? Attendez, je souris. C'est parce que j'adore ce livre déraisonnable.

  • Avez-vous oublié où la Loire prend sa source ? Savez-vous ce qu'il arrive quand on demande, par erreur, l'arrêt du bus en rase campagne ? Que feriez-vous si vous saviez qu'il ne vous reste que 365 jours à vivre ? Combien de fois, depuis Gutenberg, les romanciers ont-ils écrit la phrase : « il haussa les épaules » ? Ces questions folles, et bien d'autres encore, c'est Jacques Fulgence qui les pose au gré de sa fantaisie, avec un goût exquis du coq à l'âne et un humour réjouissant. Il y répond dans ce bouquet de nouvelles joyeuses ou graves qui jouent en virtuose sur toute la gamme de la dérision, de l'inattendu. De la tendresse.

  • Ce sont nos préférés, nos favoris. Ils vivent près de nous, ou dans le souvenir. Parfois, leur égoïsme, leur indifférence nous mènent aux confins du désespoir et de la folie, d'autres fois c'est nous qui leur faisons payer très cher leur statut d'élus. Avec eux, rien, jamais, n'est simple. Deux frères : l'un a été le préféré de leurs parents, l'autre de la vie. Un homme malade rencontre une femme qui pourrait le sauver, mais c'est un autre malade que cette femme aime. Souvent les cartes sont mal distribuées. Il arrive aussi que l'élu possède trop d'atouts dans son jeu : ainsi ce jeune champion de course à pied, tyrannisé par les attentes de toute une génération. Ou cette star de cinéma, en proie au pire des doutes. Heureusement, le plus démuni de tous, un enfant pas comme les autres, ou un père alcoolique, peut conduire à la réconciliation. Douze nouvelles, douze histoires de pardon et d'amour.

  • Un conte a toujours, plus ou moins, l'ambition d'être un raccourci de l'esprit du monde. Comme on est facilement insatisfait du dernier inscrit ou du dernier lu, on le fait suivre du suivant. Ainsi, les contes se multiplient, ils s'alignent dans la mémoire et sur l'établi. On est frappé, aussi, par les sutures qui relient plus souvent qu'à leur tour les individus-contes. Et, petit à petit, racontant des histoires, on est tenté de les ranger sur l'escalier des âges de la vie, du moins sur ce que l'on croit en connaître, ou pouvoir inventer. Deux contes, ou davantage, peuvent se rencontrer sur la largeur d'une marche. Lire est un escalier. Tu peux le monter et le descendre (successivement ! car tu ne peux pas le monter en le descendant, sauf s'il s'agit d'un escalier roulant). Actes de la machine ronde fait onze marches. Lecteur, monte et descends dans ce livre, freine, accélère, arrête-toi, trébuche... Je te passe le bébé, apporte l'eau du bain !

  • Claude Gutman me fait penser à Charlot.Il est de cette catégorie de quêteurs d'espoir, terrorisée par l'embrigadement, qui n'hésite pas à donner un coup de pied vachard au bas du dos du policeman, sitôt que ce dernier se met en position de lui tourner le cul. C'est physique et impayable ce besoin de résistance, cet humour de clown triste, cette impertinence par politesse. C'est courageux cette façon exaspérante de raconter l'indicible, en acceptant le risque de la facétie, cette faculté de fabriquer de la gaieté à même les égratignures, de la tendresse sur des chagrins inconsolables, ou de fertiliser la mémoire en tisonnant, avec irrévérence, des souvenirs aussi graves que ceux du génocide. Claude Gutman est un Petit Poucet juif. Un rescapé du chemin des voyages sans retour. Il aborde la comédie de moeurs avec, pour tout viatique, des cailloux blancs dans sa poche à malices. Il essaie de revenir à des pleurs de rire. Il dépose, sur les tombes d'une communauté déchirée par les pogroms, quinze petits cailloux en forme de nouvelles : autant de minuscules souvenirs en passant. C'est la tradition. Dessus le cimetière des nouvelles espérances, il s'ingénie, avec humour, à mesurer l'inquiétude, la grandeur et les mesquineries du quotidien. À quoi je serais tenté d'ajouter : souvent, les fables drôles me gonflent le coeur. Lentement, elles ont du mal à refaire surface. Au-dessus des préjugés, il faut pourtant que les êtres s'accordent le plus de délivrance possible. C'est le sens de la vie, n'est-ce pas ?

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