La découverte

  • Dans les vestiges des grands pins ponderosas d'Oregon pousse le matsutake, un champignon qui compte parmi les aliments les plus chers au monde. C'est le point de départ de cette enquête qui transforme un paradoxe en outil d'exploration : en suivant la piste de ce champignon rare, Anna Tsing décrypte la dynamique de notre monde au bord de la destruction au moyen d'outils conceptuels neufs. Bien plus qu'une métaphore, le matsutake est une leçon d'optimisme dans un monde désespérant.
    Ce n'est pas seulement dans les pays ravagés par la guerre qu'il faut apprendre à vivre dans les ruines. Car les ruines se rapprochent et nous enserrent de toute part, des sites industriels aux paysages naturels dévastés. Mais l'erreur serait de croire que l'on se contente d'y survivre.
    Dans les ruines prolifèrent en effet de nouveaux mondes qu'Anna Tsing a choisi d'explorer en suivant l'odyssée étonnante d'un mystérieux champignon qui ne pousse que dans les forêts détruites.
    Suivre les matsutakes, c'est s'intéresser aux cueilleurs de l'Oregon, ces travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines, immigrés sans papiers, qui vendent chaque soir les champignons ramassés le jour et qui termineront comme des produits de luxe sur les étals des épiceries fines japonaises. Chemin faisant, on comprend pourquoi la " précarité " n'est pas seulement un terme décrivant la condition des cueilleurs sans emploi stable mais un concept pour penser le monde qui nous est imposé.
    Suivre les matsutakes, c'est apporter un éclairage nouveau sur la manière dont le capitalisme s'est inventé comme mode d'exploitation et dont il ravage aujourd'hui la planète.
    Suivre les matsutakes, c'est aussi une nouvelle manière de faire de la biologie : les champignons sont une espèce très particulière qui bouscule les fondements des sciences du vivant.
    Les matsutakes ne sont donc pas un prétexte ou une métaphore, ils sont le support surprenant d'une leçon d'optimisme dans un monde désespérant.

  • Les animaux ont bien changé au cours des dernières années. Les babouins mâles qui semblaient tellement préoccupés de hiérarchie et de compétition nous disent à présent que leur société s'organise autour de l'amitié avec les femelles. Les corbeaux, qui avaient si mauvaise réputation, nous apprennent que, quand l'un d'eux trouve de la nourriture, il en appelle d'autres pour la partager. Les moutons, dont on pensait qu'ils étaient si moutonniers, n'ont aujourd'hui plus rien à envier aux chimpanzés du point de vue de leur intelligence sociale. Et nombre d'animaux qui refusaient de parler dans les laboratoires behavioristes se sont mis à entretenir de véritables conversations avec leurs scientifiques. Ces animaux ont été capables de transformer les chercheurs pour qu'ils deviennent plus intelligents et apprennent à leur poser, enfin, de bonnes questions. Et ces nouvelles questions ont, à leur tour, transformé les animaux...
    Depuis la première édition de ce livre, les uns et les autres ont continué à se surprendre et un chapitre inédit nous fait découvrir leurs avatars les plus récents. Aujourd'hui, des rats rient dans leurs laboratoires, des perroquets australiens apprennent, avec leurs scientifiques, à mieux collaborer. Quant aux babouins, on découvre que certains auraient domestiqué des chiens et apprivoisé des chats ! Ce livre fourmille de mille exemples et histoires et nous invite à nous demander si tous ces êtres ne sont pas occupés à nous poser une question politique.

  • Friction : que se passe-t-il dans les " zones-frontières " où se développe une économie sauvage, ravageant les ressources, les plantes, les animaux, les forêts et les cultures humaines ? Où aucun droit ne limite plus la puissance de bandes armées qui constituent l'avant-garde d'un capitalisme à la fois moderne et archaïque ? Anna Tsing nous emmène à Bornéo chez les Dayaks meratus, mais ce pourrait aussi bien être en Amazonie au Brésil.
    Friction : comment entendre le cri de tous ceux et celles - humains et non-humains - qui disparaissent dans un maelstrom de destructions où la forêt laisse place à des plantations de palmiers à huile ? Comment apprendre à regarder une forêt que l'on croyait sauvage comme un espace social, habité ? Comment faire l'histoire de la botanique en redonnant aux peuples indigènes le rôle qui a été le leur ?
    Friction : comment des lycéens et des étudiants indonésiens amoureux de la nature ont-ils appris, pas à pas, à refaire de la politique sous la dictature ? Comment les alliances les plus boiteuses peuvent-elles être fécondes ?
    Friction : comment faire de l'ethnographie sans se plier aux règles de l'orthodoxie académique, sans théorie à vérifier, mais en fabulant, en rendant perceptibles des aspects de la réalité souvent considérés comme accessoires ? Avec Anna Tsing, il faut apprendre à mettre en suspens nos routines perceptives et nos jugements normatifs, apprendre à sentir et ressentir, à développer une culture de l'attention, apprendre avec ce qui la fait hésiter, avec ce qui l'oblige à multiplier les manières de raconter, les méthodes ethnographiques.

  • Les civilisations de l'invisible bâties par les peuples du nord, encore puissantes à l'aube du XX e siècle, n'ont pas résisté longtemps à l'entreprise d'éradication méthodique menée par le pouvoir colonial des États modernes. Ce livre permet enfin de rendre compte de l'immense contribution à l'imaginaire humain des différentes pratiques cognitives des chamanes.
    Le chamane est un individu capable, d'une façon mystérieuse pour nous, de voyager en esprit, de se percevoir simultanément dans deux espaces, l'un visible, l'autre virtuel, et de les mettre en connexion. Ce type de voyage mental joue un rôle clé pour établir des liens avec les êtres non humains qui peuplent l'environnement.
    Les chamanes ne gardent pas pour eux seuls l'expérience du voyage en esprit : ils la partagent avec un malade, une famille, parfois une vaste communauté de parents et de voisins. Les participants au rituel vivent tous ensemble cette odyssée à travers un espace virtuel. De génération en génération, les sociétés à chamanes se sont transmis comme un précieux patrimoine des trésors d'images hautes en couleur, mais en grande partie invisibles.
    Ce livre est le fruit d'enquêtes de terrain et reprend l'ample littérature ethnographique décrivant les traditions autochtones du nord de l'Eurasie et de l'Amérique. Au travers de récits pleins de vie, il rend compte de l'immense contribution à l'imaginaire humain des différentes technologies cognitives des chamanes. Les civilisations de l'invisible bâties par les peuples du Nord, encore puissantes à l'aube du XXe siècle, n'ont pas résisté longtemps à l'entreprise d'éradication méthodique menée par le pouvoir colonial des États modernes, qu'il s'agisse de l'URSS, des États-Unis ou du Canada. Ce livre nous permet enfin de les appréhender dans toute leur richesse.

  • À cause des effets imprévus de l'histoire humaine, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte l'arrière-plan de notre décor séculaire et monte sur scène, au premier plan. L'air, les océans, les glaciers, le climat, les sols : tout ce que nous avons rendu instable, interagit avec nous. Gaïa est le nom du retour sur Terre de tout ce que nous avions envoyé off shore. Nous sommes ces Terriens, qui se définissent politiquement comme ceux qui se préparent à regarder Gaïa de face.
    James Lovelock n'a pas eu de chance avec l'hypothèse Gaïa. En nommant par ce vieux mythe grec le système fragile et complexe par lequel les phénomènes vivants modifient la Terre, on a cru qu'il parlait d'un organisme unique, d'un thermostat géant, voire d'une Providence divine. Rien n'était plus éloigné de sa tentative. Gaïa n'est pas le Globe, n'est pas la Terre-Mère, n'est pas une déesse païenne, mais elle n'est pas non plus la Nature, telle qu'on l'imagine depuis le XVIIe siècle, cette Nature qui sert de pendant à la subjectivité humaine. La Nature constituait l'arrière-plan de nos actions.
    Or, à cause des effets imprévus de l'histoire humaine, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte l'arrière-plan et monte sur scène. L'air, les océans, les glaciers, le climat, les sols, tout ce que nous avons rendu instable, interagit avec nous. Nous sommes entrés dans la géohistoire. C'est l'époque de l'Anthropocène. Avec le risque d'une guerre de tous contre tous.
    L'ancienne Nature disparaît et laisse la place à un être dont il est difficile de prévoir les manifestations. Cet être, loin d'être stable et rassurant, semble constitué d'un ensemble de boucles de rétroactions en perpétuel bouleversement. Gaïa est le nom qui lui convient le mieux.
    En explorant les mille figures de Gaïa, on peut déplier tout ce que la notion de Nature avait confondu : une éthique, une politique, une étrange conception des sciences et, surtout, une économie et même une théologie.

  • Opposer les scientifiques à un " public prêt à croire n'importe quoi " - et qu'il faut maintenir à distance - est un désastre politique. " Ceux qui savent " deviennent les bergers d'un troupeau tenu pour foncièrement irrationnel. Aujourd'hui, une partie du troupeau semble avoir bel et bien perdu le sens commun, mais n'est-ce pas parce qu'il a été humilié, poussé à faire cause commune avec ce qui affole leurs bergers ? Quant aux autres, indociles et rebelles, qui s'activent à faire germer d'autres mondes possibles, ils sont traités en ennemis.
    Si la science est une " aventure " - selon la formule du philosophe Whitehead -, ce désastre est aussi scientifique car les scientifiques ont besoin d'un milieu qui rumine (" oui... mais quand même ") ou résiste et objecte. Quand le sens commun devient l'ennemi, c'est le monde qui s'appauvrit, c'est l'imagination qui disparaît. Là pourrait être le rôle de la philosophie : souder le sens commun à l'imagination, le réactiver, civiliser une science qui confond ses réussites avec l'accomplissement du destin humain.
    Depuis Whitehead le monde a changé, la débâcle a succédé au déclin qui, selon lui, caractérisait " notre " civilisation. Il faut apprendre à vivre sans la sécurité de nos démonstrations, consentir à un monde devenu problématique, où aucune autorité n'a le pouvoir d'arbitrer, mais où il s'agit d'apprendre à faire sens en commun.

  • Comment garder la force que nous ont transmise les femmes dont on n'attendait rien d'autre que d'être une maîtresse de maison - épouse, mère ? Ces femmes qui, bravant le ridicule, de manière parfaitement désintéressée (elles ne pouvaient nourrir aucun espoir de carrière), ont résisté à l'objection doucereuse de leur père : « Mais, ma chérie, tu ne manques de rien... » et ont cherché par tous les moyens à créer et à vivre. L'Université leur était alors interdite et Virginia Woolf mettait leurs filles en garde : n'allez jamais rejoindre la procession « des hommes chargés d'honneurs et de responsabilités ».Qu'avons-nous appris, nous, les filles infidèles de Virginia, qui avons, de fait, rejoint les rangs des « hommes cultivés » ? Nous avons le sentiment d'assister à la fin d'une époque : celle où nous pouvions nous réjouir de voir des jeunes femmes (et des jeunes hommes aussi) prendre goût à la recherche, devenir capables de cette liberté dont nous avons profité. Désormais, à l'Université comme partout ailleurs, il s'agit de manifester sa flexibilité, d'apprendre à donner les bons signaux et à écouter ceux qui proviennent du marché, bref de donner les gages requis de motivation et de sérieux. Comment vivre cette fin d'époque sur un mode qui ne soit ni cynique ni nostalgique ? Comment échapper au « chacun pour soi » qui devient la règle à l'Université comme ailleurs ? Comment faire aujourd'hui relais au cri de Woolf, « Penser nous devons » ? Il nous fallait rencontrer des femmes chez qui nos questions faisaient écho et qui pourraient leur donner des dimensions imprévues, appeler à prolonger ainsi le cri de Virginia Woolf. Françoise Balibar, Bernadette Bensaude-Vincent, Laurence Bouquiaux, Barbara Cassin, Mona Chollet, Émilie Hache, Françoise Sironi, Marcelle Stroobants, Benedikte Zitouni, ont accepté de témoigner des anecdotes, des événements discrets ou des perplexités qui ont marqué le chemin par lequel chacune a découvert ce que pouvait signifier « penser » et passer ainsi du refus à la création. Mêmes si les portes de l'Université se sont ouvertes aux femmes, cela ne signifie pas qu'elles s'y soient senties « à leur place ».

  • L'objet de ce livre est de montrer que la dignité présente un autre visage lorsqu'elle émerge d'une histoire de la déshumanisation. À travers une analyse critique de la tradition philosophique européenne, Norman Ajari élabore une conception radicalement nouvelle de la dignité, entendue ici comme la capacité à se tenir debout entre la mort et la vie.
    Être africain ou afrodescendant, c'est provenir d'un peuple dont l'humanité fut contestée sur les plans juridique, scientifique, philosophique, théologique, économique, psychiatrique. On n'en continue pas moins à exiger des Afrodescendants qu'ils cessent de " ressasser ", de " ruminer " l'histoire coloniale, répétant ainsi une vieille injonction esclavagiste à l'oubli des ancêtres et à la méconnaissance de la communauté d'origine.
    Pourquoi prendre la question sous l'angle de la dignité ? La dignité est ce que le Blanc essaie d'abolir lorsqu'il exerce sa violence sur le Noir. Mais c'est aussi ce dont le Blanc se prive lui-même lorsqu'il exerce sa violence sur le Noir. Enfin, c'est ce que le Noir réaffirme collectivement lorsqu'il s'engage contre la domination blanche. Lorsque la dignité d'un jeune Noir est prise d'assaut, lorsqu'il est violé ou assassiné par les représentants de l'État, c'est une longue histoire de luttes, de conquêtes et d'affirmation d'une humanité africaine qui vacille et tremble sur ses bases.
    La Dignité ou la Mort propose une implacable analyse critique de la tradition philosophique européenne. Mais c'est pour mieux renouer avec l'histoire méconnue de la pensée radicale des mondes noirs. Les révoltes d'esclaves, la négritude, les usages révolutionnaires du christianisme en Amérique du Nord et en Afrique du Sud, l'ontologie politique seront autant d'étapes d'un véritable parcours de libération.
    La dignité est la capacité de l'opprimé à tenir debout entre la vie et la mort.

  • Comment résister à la peur et à l'impuissance que provoquent aujourd'hui les extinctions de masse dans la grande " famille des vivants " ? Deborah Bird Rose nous propose ici de penser, sentir et imaginer à partir d'un terrain concret et situé : les manières de vivre et de mourir avec les chiens sauvages d'Australie, les dingos, cibles d'une féroce tentative d'éradication.
    En apprenant des pratiques aborigènes, de leurs manières de se connecter aux autres vivants, elle active une puissance que la Raison occidentale a dévolue aux seuls humains : l'amour. Que devient cette capacité de répondre à l'autre, cette responsabilité, quand elle s'adresse à tous les terrestres ? En s'attachant à des bribes d'histoires logées dans nos grands récits moraux et philosophiques, elle fait sentir que le non-humain continue d'insister silencieusement et que cet appel, perçu par Lévinas dans les yeux d'un chien rencontré dans un camp de prisonniers en Allemagne nazie, n'en a pas fini de nous saisir et de nous transformer.
    Il s'agit de faire sentir et aimer la fragilité des mondes qui se font et se défont, au sein desquels des vivants hurlent contre l'inexorable faillite, tressent des chants inoubliables. Les faits parlent d'eux-mêmes, disent parfois les scientifiques de laboratoire. Ici, ils nous parlent.

  • Du jardin d'Éden à la " petite république " de la ferme de Jefferson, des hortillonnages médiévaux d'Amiens à l'agriculture urbaine de Savannah, en passant par les kibboutz, les jardins ouvriers ou les jardins partagés urbains, et bien d'autres épisodes tous plus inventifs les uns que les autres, ce livre examine ce qui, dans les relations entre l'agriculteur ou le jardinier et la terre cultivée, favorise la formation de la citoyenneté, une puissance de changement considérable.
    On a l'habitude de penser que la démocratie moderne vient des Lumières, de l'usine, du commerce, de la ville. Opposé au citadin et même au citoyen, le paysan serait au mieux primitif et proche de la nature, au pire arriéré et réactionnaire.
    À l'opposé de cette vision, ce livre examine ce qui, dans les relations entre les cultivateurs et la terre cultivée, favorise l'essor des valeurs démocratiques et la formation de la citoyenneté. Défile alors sous nos yeux un cortège étonnant d'expériences agricoles, les unes antiques, les autres actuelles ; du jardin d'Éden qu'Adam doit " cultiver " et aussi " garder " à la " petite république " que fut la ferme pour Jefferson ; des chambrées et foyers médiévaux au lopin de terre russe ; du jardin ouvrier au jardin thérapeutique ; des " guérillas vertes " aux jardins partagés australiens.
    Cultiver la terre n'est pas un travail comme un autre. Ce n'est pas suer, souffrir ni arracher, arraisonner. C'est dialoguer, être attentif, prendre une initiative et écouter la réponse, anticiper, sachant qu'on ne peut calculer à coup sûr, et aussi participer, apprendre des autres, coopérer, partager. L'agriculture peut donc, sous certaines conditions, représenter une puissance de changement considérable et un véritable espoir pour l'écologie démocratique.

  • Ce livre marque une étape clef dans le projet que poursuit Bruno Latour : faire une anthropologie positive des sociétés occidentales. Il se compose de deux textes qui remettent en cause deux notions : celle de " croyance " et celle de " critique ". Le premier texte est le résultat d'un long stage dans la consultation d'ethnopsychiatrie du Centre Devereux, le second (inédit en français) est l'introduction au catalogue de l'exposition Iconoclash dont Bruno Latour a été le commissaire en 2002.
    Avec la notion de faitiche, Latour montre qu'il est possible de respecter les sciences sans avoir à les opposer aux délires de la subjectivité. Avec la notion d'iconoclash, il propose de suspendre le geste critique pour en étudier l'impact. Grâce à ces bricolages conceptuels, il devient possible de prendre pour objet d'étude deux des principales ressources que les modernes ont mis en oeuvre pour se distinguer des autres : la critique de la croyance et la croyance en la critique. Résultat : le monde ne se sépare plus entre ceux qui baigneraient dans de chaudes illusions et ceux qui ne connaîtraient que la froide raison.
    Avec ce mélange d'audace intellectuelle et d'humour qui en fait l'un des penseurs les plus connus au monde, Bruno Latour crée de nouveaux outils pour nous comprendre nous-mêmes et rouvrir la discussion avec les autres cultures.

  • Les techniques de " divination " traditionnelles s'opposent à celles du " diagnostic " médical. Elles nous obligent à repenser une psychopathologie enfin scientifique. Ce livre, devenu une référence depuis sa première parution en 1995, est un véritable manifeste de l'ethnopsychiatrie. Édition augmentée de deux textes. Nous croyons savoir ce que font les guérisseurs : ils s'appuient sur les croyances (irrationnelles) des patients et agissent de manière " symbolique " ; s'ils obtiennent des résultats, c'est grâce à leur capacité d'écoute. Nous croyons aussi savoir ce qu'est la médecine moderne : une médecine très technique, rationnelle, mais trop peu à l'écoute des patients. Dans ce livre, Tobie Nathan et Isabelle Stengers montrent que cette opposition est trompeuse. Selon Tobie Nathan, les guérisseurs sont intéressants justement parce qu'ils n'écoutent pas les patients : les techniques de " divination " s'opposent à celles du " diagnostic ". En interrogeant l'invisible, en identifiant ses intentions, ceux-ci construisent de véritables stratégies thérapeutiques dont les guérisseurs africains sont des virtuoses. La médecine moderne se caractérise, elle, par son empirisme et non pas par sa rationalité. Le thème de la rationalité sert à combattre les autres techniques de soin. Ce livre, véritable manifeste de l'ethnopsychiatrie, bouleversera tous ceux qui ont affaire avec le soin et la médecine. Au-delà, l'objectif du psychologue et de la philosophe est de nous obliger à repenser le rapport entre la culture occidentale et les autres. Cette nouvelle édition est complétée avec deux textes où les auteurs répondent à leurs contradicteurs.

  • Une étrange épidémie d´« empoisonnements » s´est répandue dans les Antilles françaises aux XVIIIe et XIXe siècles. Or, ce terme est fréquemment synonyme de « maléfices » tandis que les « empoisonneurs » sont souvent dénoncés comme « sorciers ». Les imputations de crime d´empoisonnement participent d´un système de croyances magiques, qui amène les colons à prêter aux « nègres » (sorciers et guérisseurs) une extraordinaire force de nuisance fondée sur une science botanique occulte, associée à d´effrayants pouvoirs.

    L´effroi qui saisit les maîtres engendre la terreur contre les esclaves. Exacerbée par l´incapacité de la justice ordinaire à mettre fin au fléau, elle entraîne la création de juridictions spéciales et l´instauration d´un dispositif administratif de répression épouvantable.
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    Face à une mortalité animale ou humaine inhabituelle les colons s´attendent à une accusation d´empoisonnement, la suspicion face à un décès isolé - d´une bête de somme, d´un esclave ou d´un blanc - ne surprenant jamais personne. Celui qui ne se conforme pas à cette attente s´expose à l´exclusion sociale, voire à la violence coloniale. Lassalle, commandant du quartier de La Trinité à la Martinique, ne craint pas de proclamer, en 1824, qu´il frappera de sa cravache quiconque parlera d´épidémie.

    C´est en explorant les archives des procès tenus en Guadeloupe et à la Martinique que l´auteure a pu faire la généalogie de cette grande peur et en reconstituer la logique sociale. La violence que l´analyse du crime d´empoisonnement met en lumière est tout autant la violence subie au quotidien (constituée par les privations continuelles, le travail effectué sous le fouet du commandeur, les châtiments pratiqués de façon habituelle sur les habitations - quatre-piquets, mise aux fers, cachot) que la violence dans ses manifestations les plus cruelles, dont le but immédiat est de montrer aux esclaves que leur sort est entre les mains du maître, qu´aucun autre pouvoir (politique, judiciaire ou religieux) ne peut leur venir en aide.

  • Alors que la guerre menée à la contrefaçon de médicaments semble obéir aux préceptes sanitaires les plus élémentaires, Mathieu Quet dans cette enquête qui nous conduit des bureaux des multinationales aux pharmacies de village des populations les plus démunies démontre qu'il s'agit une fois de plus d'une offensive de l'Industrie pharmaceutique pour défendre ses intérêts et maintenir son contrôle.
    Renforcement des législations, nouveaux accords internationaux, opérations de police, multiplication des saisies : la lutte contre les " faux " médicaments a pris une ampleur inédite. Ces précautions semblent s'imposer : dans les pays les plus riches comme les plus pauvres, l'accès à des médicaments de qualité, contrôlés avec attention, n'est-il pas un droit indiscutable ?
    Au fil d'une enquête qui nous conduit des bureaux des firmes multinationales aux pharmacies de village, des rues de Nairobi aux zones industrielles indiennes, Mathieu Quet montre que la bataille contre les faux médicaments fournit à l'industrie le moyen de reprendre le contrôle d'une situation qui lui échappait. Face à la montée en puissance de l'industrie générique et à la croissance des échanges commerciaux entre les pays du Sud, face aux mouvements de patients qui dénoncent les effets de la propriété intellectuelle, et face aux gouvernements des pays les plus pauvres qui ne s'en laissent plus conter, la lutte contre les faux médicaments est la solution trouvée par la Big Pharma pour défendre ses monopoles et ses profits.
    Une telle entreprise de sécurisation révèle certaines transformations essentielles du capitalisme, liées à l'évolution des routes marchandes et des formes de circulation, à la reconfiguration des stratégies de profit et des modes de contrôle. Il est grand temps d'étudier le fonctionnement de ce nouveau capitalisme des flux.

  • Avec ce nouveau livre, Sylvain Rossignol poursuit son exploration des vies au travail. Il observe comment des femmes et des hommes vivent leur travail. Il explore pourquoi ils s'en remettent si souvent (et parfois si dangereusement) au travail pour espérer obtenir ce qui leur est nécessaire pour vivre debout : l'estime de soi.Dans un supermarché, des vies se croisent, s'effleurent mais se rencontrent rarement. Les caissières sont aux caisses, les vigiles à leur poste, les clients à leur liste de courses. C'est un monde codifié pour que le client consomme sans se poser de questions, pour que la caissière s'accommode de son travail fragmenté. Codes barre, numéros des fruits et légumes à la pesée, caisses prioritaires, caisses moins de vingt articles, caisses avec carte de fidélité. Sans oublier le SBAM obligatoire. Noémie, l'héroïque caissière au c?ur de ce livre, doit respecter cette séquence immuable : Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci. Cet univers se fissure quand Noémie offre un article à un client, autrement dit vole son employeur ; quand un client, Julien, tombe sous le charme de Noémie ; et, surtout, quand le directeur, Monsieur Némane, décide d'ouvrir le magasin un dimanche, veille de Noël. C'est la menace de grève. Avec elle survient le chaos, les vies se télescopent, s'interrompent, s'empoignent. L'enjeu est important : il s'agit de retrouver ses rêves d'une vie meilleure, de regagner sa fierté. C'est une grève où les personnages mettent tout d'eux-mêmes, une grève qui prend des allures de dernière chance à saisir.Ce livre n'a pas tant pour sujet la grande distribution, mais des personnages qui vivent leurs vies, cahin-caha. Comme la plupart d'entre nous, Noémie, la caissière, Viviane Gillot, la responsable du rayon poissonnerie, Gaétan le vigile, petit-fils de républicain espagnol, Monsieur Némane, le directeur, passent surtout leur vie au travail. Le supermarché est le décor dans lequel ils évoluent, mais il est plus que cela. Il est leur métier, il les façonne autant qu'ils le façonnent. Ainsi, quand les personnages parlent, ils parlent d'eux mais disent aussi le travail. Une histoire de sentiments ou une histoire de travail ? Les deux, intimement liés.

  • Maths sup, Maths spé, Polytechnique : c'est le chemin de l'élite. Mais les bacheliers qui s'engagent dans cette voie savent-ils ce qui les attend ? La journée de travail du taupin commence à 8 heures, finit à minuit ; la vie, l'actualité et le bruit du monde s'arrêtent à la porte de sa classe ; la réussite aux concours est une véritable question de vie ou de mort ; les épreuves sont des batailles ambiguës dont on ressort à chaque fois mi-vainqueur et mi-vaincu. Leur succession finit par façonner une véritable technique, accrocheuse, productive et maîtrisée, un art du devoir en temps limité. Ainsi se forment les bêtes à concours.
    Certains deviennent brutalement taciturnes, insomniaques, obsessionnels. Si la plupart ont la bosse des maths en arrivant, tous repartent avec un traumatisme crânien. " Mon cerveau a vomi ce qui lui a été inculqué, si bien que je serais aujourd'hui incapable de donner des cours en première année de fac. Lorsque je m'oblige parfois à exhumer de veilles formules, c'est avec peine, et plein du sentiment étrange et douloureux que cet élève n'était pas moi. " Quel impératif national justifie qu'une partie de la jeunesse se mutile en sacrifiant ses meilleures années ? Comment ceux qui ont été ainsi formés affrontent-ils le monde du travail et s'y comportent-ils ?

  • Ça commence de manière insidieuse : gestes saccadés et approximatifs, lenteurs, lourdeurs, raideurs, douleurs diffuses, fatigue, insomnie. " J'étais devenue pataude. Je luttais pour déplier le journal. Je me souviens de ce jour de petite fête familiale. De la musique sympa. Par réflexe on se lève, on se mêle à ceux qui se déhanchent et là patatras : les chaussons de danse ont été remplacés par des Pataugas et on danse de façon grotesque. Si on avait moins de fierté, on pleurerait. " C'est à 53 ans qu'Annick Tournier apprend qu'elle est atteinte de la maladie de Parkinson. Comme dans un mauvais rêve... Et le premier sentiment est de honte. Elle a tellement honte qu'elle ne peut se résoudre à le dire. Chaque jour la maladie s'impose un peu plus : les automatismes sont de moins en moins automatiques, les réflexes s'émoussent.
    Cette maladie sournoise porte le nom de son découvreur, le médecin britannique James Parkinson (1755-1824). On a appris beaucoup de choses sur les causes possibles de cette pathologie mais on ne sait toujours pas la soigner.
    Annick Tournier raconte avec beaucoup de sensibilité la vie quotidienne, les relations avec les médecins, le kinésithérapeute, le réapprentissage des actes de tous les jours qu'impose la progression inéluctable de la maladie. Car à défaut de guérir, il faut jouer la montre ! Comment ne pas perdre son identité quand on perd son autonomie ? Comment apprendre à cohabiter avec un double en cours de déstructuration ?

  • Assiste-t-on à un retour du religieux ? La fameuse « sortie de la religion » prophétisée par la modernité occidentale comme avenir de l´humanité aurait-elle fait long feu ? Ce livre montre, au contraire, qu´elle continue bel et bien, mais sous des formes nouvelles, que nous n´avons pas encore appris à identifier comme telles. Les concepts que l´Occident a fabriqués pour la comprendre sont désormais totalement périmés : « désenchantement du monde », « mort de Dieu », « fin du sacré». Tout cela est à remiser dans les livres d´histoire ; pour comprendre, il nous faut d´urgence « désoccidentaliser » notre compréhension de la sortie de la religion.

    Peut-on aller chercher ailleurs de quoi venir au secours de l´épuisement du discours occidental sur la religion ? Qui pourrait s´attendre à ce que l´islam puisse avoir ce type de ressource et contribuer à penser la fin des ères religieuses ? C´est le pari de l´auteur. Pour lui, l´islam permet d´imaginer une autre compréhension de la sortie de la religion, complémentaire de celle de l´Occident et capable d´en prendre le relais.

    La religion est faite pour mourir une fois sa mission remplie ! Mais quelle était cette mission ? Les religions ont été des matrices plurimillénaires qui auraient porté l´homme en gestation vers un stade de développement ultérieur de son humanité : il s´agit d´accoucher de cette humanité dont les religions ont été la promesse allégorique.

    L´islam en particulier - et le religieux en général - pourraient voir la sortie de la religion non pas comme leur ennemi juré, mais comme leur propre finalité cachée...

  • Ça commence comme un roman d'aventures : un coup de fil du ministère des Affaires étrangères israélien propose en 1963 à un corniste de l'orchestre symphonique de la radio de partir en République centrafricaine, dans le cadre d'un programme de coopération : le président centrafricain veut une fanfare et Simha Arom serait l'homme de la situation...
    Il n'y aura jamais de fanfare. Mais Simha Arom découvre une musique extraordinaire, celle des Pygmées et il est immédiatement bouleversé : " Je sentais que leur musique venait du fond des âges, mais aussi, d'une certaine manière, du plus profond de moi-même. [...] Pourtant, je ne pouvais les connaître, n'ayant jamais rien entendu de semblable. Du point de vue du repérage - c'est-à-dire de la possibilité d'organiser mentalement ce que j'entendais -, j'étais complètement désorienté. C'était affolant. Comment ces musiciens faisaient-ils ? J'en étais tout ahuri. " Pour comprendre cette musique, Simha Arom va faire un long périple en Centrafrique, qu'il relate ici de manière vivante, joyeuse et imagée. Il va inventer de nouvelles méthodes de recherche, créer un musée des instruments traditionnels, multiplier les enregistrements. Il deviendra un spécialiste mondial en ethnomusicologie, recevra le soutien de l'Unesco et sera nommé directeur de recherche au CNRS.
    Ce livre n'est pas un ouvrage savant mais le récit au quotidien des rencontres, des surprises, parfois hilarantes, toujours pleine de sensibilité et d'attention à la diversité des cultures, qui ont peuplé la vie extraordinaire de Simha Arom, de la forêt où vivent les Pygmées dans des conditions difficiles, jusqu'aux scènes des festivals de musique en Europe où ils se produisent désormais.
    (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 2009)

  • Le débat national sur les salles de consommation à moindre risque, initié en 2009, a exacerbé les tensions entre les tenants de la « guerre à la drogue » et les partisans de la « réduction des risques », qui permet aux usagers de drogues de préserver leur santé même si ils n´arrêtent pas leur consommation. Il a révélé la fracture entre des responsables politiques nationaux tentés par la démagogie, et des élus locaux, pragmatiques, en recherche de solutions pour leurs concitoyens. Il a mobilisé des partisans de la politique de réduction des risques bien au delà de son milieu naturel, comme jamais depuis plus de 15 ans.

    Les mois de débat qui ont précèdé l´élection présidentielle de 2012 ont peut-être été les plus révélateurs, autant que les pires. Malgré la multiplicité des expériences positives menées en Espagne, en Suisse, aux Pays-Bas et même aux Canada, le gouvernement a dit « non » aux salles de consommation pour des raisons uniquement idéologiques. Les villes de droite comme de gauche qui se sont engagées dans le débat ont, malgré tout, continué de travailler à leur mise en place : en formant l'opinion public, en jouant la concertation entre les professionnels concernés ou en établissant des groupes de travail chargés de définir concrètement un projet local. C´est le cas de villes aussi différentes que Bordeaux, Nancy, Marseille ou Paris.

    Ironie du sort, une enquête récente discrédite les cinq ans de politique ultra-répressive vis à vis des drogues illicites que l´on vient de connaître. Si on évalue le niveau de consommation des jeunes scolarisés, la France est le cancre de l´Union européenne. En 2011, 10 % des jeunes de 15-16 ans déclarent avoir déjà consommé au moins un produit psychoactif illicite autre que le cannabis (amphétamines, cocaïne, crack, ecstasy, LSD, héroïne ou GHB), soit deux fois plus qu´il y a dix ans.

    Ce livre revient sur toutes ces années où les usagers de drogues illicites ont été les boucs émissaires d´une politique démagogique. Écrit à quatre mains par un usager de drogues activiste et un professionnel des addictions, il montre comment les salles de consommation s´inscrivent dans une politique au service de la santé de tous et au service de la citoyenneté partagée. Il est aussi un cri d´espoir, et un appel pour une politique des drogues plus humaine et plus efficace.

  • Romain Rolland (1866-1944) a été un des plus proches compagnons de combat de Péguy (1873-1914). Son roman Jean-Christophe, a d'abord été publié par Péguy dans les Cahiers de la quinzaine. Ils se sont battus côte à côte pour Dreyfus et ont vibré pour les mêmes idéaux socialistes.
    À la fin de sa vie, en pleine désillusion sur l'URSS, Romain Rolland nous livre une biographie de Péguy qui reste inégalée. Il reconstitue le parcours du poète philosophe, raconte la genèse et le contenu de ses oeuvres tout en dressant un portrait saisissant des fabuleuses années 1900 où Einstein formule sa première théorie, où le pape condamne le relativisme et met Bergson à l'index. Mais il ne cache pas non plus l'exaltation nationaliste de Péguy avant la guerre de 1914 et sa haine de Jaurès. On est frappé par la profondeur du travail et le style de Romain Rolland. Il sait nous entraîner dans ce fleuve qui le (et nous) déborde de toute part.
    Le sens des engagements de Péguy - que l'ami Rolland n'a, loin de là, pas toujours partagés - fait l'objet d'un décryptage minutieux. Son dreyfusisme " mystique ", son socialisme irréductible, sa détestation de la Sorbonne et du " parti intellectuel ", son bergsonisme jamais pris en défaut et son appel à la révolution dans l'Église deviennent enfin compréhensibles dans leur complémentarité.
    À qui appartient Péguy ? Romain Rolland montre comment cette oeuvre immense est irrécupérable par l'extrême droite et en quoi elle réjouira tous ceux qui ne se résignent pas au pouvoir de l'argent.

  • Les guerres prennent de plus en plus la forme de " guerres de religions ". Est-ce la faute de croyants qui connaissent mal leur religion ?... qui ignorent que toutes les divinités ne sont que l'expression d'une même idée de dieu ? En reprenant le récit biblique, en particulier celui de la Genèse, Tobie Nathan interroge cette idée qui fait consensus et ne fait que traduire, d'après lui, la naïveté de ceux qui rêvent de paix.
    Mais le dieu des juifs est-il vraiment le même que celui des catholiques ? Ce dernier est-il le même que celui des orthodoxes, des protestants ou des musulmans sunnites, chiites ? Sans parler de la galaxie des dieux indiens, des multitudes de bouddhas... Avons-nous un dieu unique, même s'il est prié différemment ? Pouvons-nous faire, avec Tobie Nathan, une proposition radicalement nouvelle : les hommes seraient semblables mais ce sont leurs dieux qui seraient différents.
    Quelles en seraient les conséquences politiques ? Une telle idée serait-elle plus raisonnable, plus proche des faits et, surtout, plus efficace que les idées courantes ? C'est en exploitant ce postulat que Tobie Nathan nous invite à de nouvelles propositions pour fabriquer la paix.

  • Comment avons-nous appris à nous souvenir ? Comment avons-nous développé la maîtrise des gestes simples, marcher, tenir une fourchette, enfiler une veste ? Nous l'ignorons, nous l'avons oublié.
    Certaines maladies sabotent les plus anciennes de nos acquisitions. Pourtant, les personnes souffrant de telles pertes usent de ressources insoupçonnées pour garder l'unité de leur " soi ".
    Le pari de l'auteur est de considérer la mémoire non pas comme quelque chose d'inné et de naturel mais comme un acquis, une conquête, le produit d'une " technologie " dont les modèles se transforment au cours de l'histoire. Des arts de la mémoire, cultivés jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, aux recherches actuelles sur l'intelligence artificielle et la génétique, en passant par les thérapies psychiques qui cherchent à débusquer les " secrets pathogènes ", nous avons toujours envisagé la question de la mémoire en la comparant à la technologie la plus en vogue : tablettes d'argile, peinture, bibliothèque, télégraphe, téléphone, ordinateur... Pour l'auteur, ces comparaisons ne sont pas sans effets. Elles révèlent ce qui est en jeu dans le choix des valeurs et de la destinée humaine. Les mystiques célébraient autrefois la Passion du Christ dans leurs propres chairs, se faisant mémoire et parchemins vivants sous le poinçon des stigmates. Aujourd'hui nous concevons l'homme comme une machine intelligente, nous fabriquons ses prothèses cognitives et préparons pour demain les modules implantables de mémoires artificielles que son cortex accueillera.
    Dans ce voyage vertigineux à travers l'exploration de modèles éphémères, nous assistons à des " crimes psychiques ". Ceux qui résistent en pratiquant les anciens arts de la mémoire sont détruits. Maintenant que nous avons découvert la mémoire millénaire inscrite dans l'ADN, nous cherchons, non sans dangers, à la modifier.

  • Pourquoi insulte-t-on ? Dans quels cas les injures sont-elles efficaces ? Comment peuvent-elles aussi rater leur cible et se retourner contre celui qui les profère ? Ces questions nous en apprennent beaucoup sur la société et ses règles de bon fonctionnement. Si injurier, c'est chercher à humilier, " bien injurier ", c'est surtout apprendre à se révolter. " Fils de pute ", " nique ta mère ", " sale chien ", " connasse ", " pédé " : pourquoi insulte-t-on ? Dans quels cas les injures sont-elles efficaces ? Comment peuvent-elles aussi rater leur cible et se retourner contre celui qui les profère ? Injurier, c'est chercher à humilier. Ce livre pourrait certes nous apprendre à " bien injurier ", mais il pourrait aussi nous aider à résister à la violence des mots. Celui qui veut injurier efficacement doit se faire apprenti sociologue ! Car les injures renferment des mystères plus profonds qu'il n'y paraît à première vue. Elles tendent à nous assigner un rôle, à nous définir. Elles recèlent un réel pouvoir magique : celui qui est nommé peut se reconnaître, et trouver ainsi une nouvelle manière d'exister et... de se révolter. Ce livre explore une variété d'injures et d'insultes courantes aujourd'hui. À chaque fois, il en reconstitue le contexte et le sens. Il propose ainsi un parcours amusant, plein de péripéties et d'aventures dans un monde pas toujours reluisant qui est pourtant le nôtre. C'est aussi un livre d'espoir pour un avenir meilleur.

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