FeniXX réédition numérique (Julliard)

  • Gitan, orphelin, fils de prostituée, Valentin est voué à l'errance. Qui voudrait s'embarrasser du Simploque, bon à rien, pas même à mendier ? On aimerait qu'il passe à la trappe, mais la mauvaise herbe est tenace. On croit que le gitan est parti, qu'il est loin déjà, alors qu'il se sera mis d'accord avec son ombre : va faire un tour, moi je reste. On le voudrait plus loin, qu'il déguerpisse, ouste ! On le voudrait mort, fini, cassé, les bras en croix, la langue pendante. Et, même mort, fini, cassé, on l'assassinera encore, et le faire mourir trois fois ne suffira pas. Car le gitan a plus d'un tour dans son sac, vieux traficoteur ! Voleurs de poules et ensorceleurs, on dit tout et son contraire, mais seuls les gitans savent de quoi sont capables les gitans. Capables de tout. Tio égorge les femmes par dépit. Légitimus protège les petits va-nu-pieds qu'il fait travailler sur la décharge. Grâce à Gina, la fille de joie qui lui offre son coeur, Valentin survivra. Né pour donner la parole aux siens, il les sauve en endossant leurs peines et leur cruauté. Ainsi va-t-il, nourrissant la légende et la grandeur des gitans.

  • Les secrets de la lumière sont mieux gardés que ceux de la nuit. Jean-Pierre Milovanoff le sait bien, comme il sait aussi découvrir, derrière l'éclat des fêtes mélancoliques et des amours brèves, le drame caché de l'homme qui s'est trompé de destin et qui doit aller jusqu'au bout de la tragédie pour sauver son rêve d'enfant.

  • Autour de six personnages principaux, c'est toute la vie du théâtre dans les années 80, avec ses anecdotes, ses déboires et ses multiples péripéties, qui nous est racontée dans Une mort de théâtre. Lemaresquier a connu une sorte d'extase en jouant Ce soir on improvise de Pirandello, au festival d'Avignon, Julius se sent déchiré entre son homosexualité et son mysticisme, Edith est blessée par un amant indifférent ; Serge et Emma s'aiment le temps d'un Roméo et Juliette au TNP de Villeurbanne ; VHS, aimable trublion qui, lui, déteste le théâtre, sert de révélateur aux autres. Un jour, après une étape à Venise sous les eaux, le grand navire de la dernière croisière les emporte. Jusque-là, ils auront improvisé, comme nous le faisons tous, nous qui sommes peut-être plus comédiens qu'eux. Un roman à clés, sans doute, car vedettes et comparses pourraient porter des noms connus, et aussi un livre drôle, quelquefois amer, mais toujours chaleureux.

  • Automne 1802. Huit ans après la mort de son épouse, Agnès, tombée sur l'échafaud, après la séparation avec Marie-Douce, son unique amour, Guillaume Tremaine est tragiquement rattrapé par le passé : Marie-Douce, à l'agonie, le fait appeler en Angleterre pour lui confier Arthur, leur fils illégitime. Les choses n'iront pas sans mal. Le garçon rejette en bloc ce père prodigue, son autorité, sa protection, cette famille qui ne peut voir en lui qu'un intrus. En effet, le paisible Adam, fils cadet de Guillaume, oppose une farouche résistance au nouveau venu. Mais Elisabeth, l'aînée, aussi impétueuse que généreuse, acceptera-t-elle ce demi-frère, cause indirecte du drame de sa mère ? C'est alors qu'arrive Lorna, demi-soeur d'Arthur, éblouissante créature et, dans son sillage, les projets les plus troubles : séduire Guillaume, régner sur sa fortune et semer la discorde aux Treize Vents. Parviendra-t-elle à ses fins ? Le maître des lieux sauvera-t-il sa famille, jusque-là préservée contre tous ? Devra-t-il sacrifier l'amour de sa fille à l'honneur ?...

  • Le nez dans la crasse du monde ; dans la beauté, la crasse, la violence, l'amour, la grande biture du monde, ainsi vit et écrit Belloc depuis son premier livre, Néons, pour lequel Marie Muller, dans Le Nouvel Observateur, trouvait ces mots. Plus rien d'autobiographique ici, mais toujours le portrait implacable d'une misère violente, acharnée, dont la présence têtue résiste à une société frivole qui l'évacue, la masque ou la moque. Brutalisée, jetée dès sa naissance dans la ronde infernale du dénuement, des coups, du viol, Marie n'a pas les moyens de se défendre, ni contre une mère haineuse, ni contre un mari que l'alcool transforme en bourreau, ni même contre l'amour de Thérèse qu'elle accepte comme un repos. Thérèse qui déteste les enfants de Marie qui la détestent. Dans cette haine anxieuse, que Marie n'avait pas vue venir, c'est un de ses fils qui saisira le couteau, bouclant ainsi la boucle de la violence. Le livre fermé, je le vois, écrit dans une encre très noire, comme en relief, disait Marguerite Duras. La noirceur, la violence, en effet, sont aussi dans le style, dans ce corps à corps que Belloc engage avec l'écriture, donnant à ses textes une dimension qui dépasse le réalisme : la vérité littéraire.

  • Un écrivain autrichien, Adrian Auguste Locke, fuyant un monstrueux souvenir, part en quête des hommes, abandonnant au fil du chemin ses repères essentiels : le lieu maternel, puis l'écriture, qui s'assèche jusqu'à disparaître, enfin la voix, étouffée par une blessure providentielle. Il se retrouve voué à l'immobilité et au silence dans une prison d'Asie, en compagnie de Piotr, l'exécuteur ukrainien, et de la belle et misérable Thiu. Ceux-ci, amants exemplaires et sacrifiés, sauront rendre sa liberté à Adrian, et l'inciter à reprendre la parole. De retour en Europe, dans la maison familiale, il découvrira la cause profonde de ce qui fut, peut-être, un cauchemar, une fantaisie d'auteur. L'écriture, comme l'art tout entier, peut-elle être un véritable geste d'amour, ou doit-elle accepter son statut de simulacre ?

  • J'étais heureux, j'étais libre, je transportais aux quatre pôles ce bonheur et cette liberté. Qui se parle ainsi à soi-même ? Et pourquoi toutes ces lumières, ce soir, autour de celui qui se parle ? Qui sont ces hommes rassemblés, au nombre de douze, jeunes ou moins jeunes, qui l'entourent et partagent avec lui ce grand repas qu'il offre, retrouvailles étranges et solennelles, où regards, paroles, complicités s'échangent, mais dans la commémoration de quoi ? Un à un, il les observe ; il sait qu'il va mourir et, plus fort encore, il les observe. De chacun, tour à tour, il retrouve la voix, le visage, les attitudes, et alors ressurgissent les rencontres, ce qu'il a vécu auprès de ces destins qu'il ne connaissait pas, croisés au fil d'une itinérance dont il sait à présent la fin ultime : celle qui est au bout de toute vie. Car de la mère, qui donne la naissance, à l'amant qui transmet un mal cruel, le cadeau de l'amour n'est-il pas la mort ? On ne se trompera pas sur l'importance de ce livre : Jean-Baptiste Niel, poète, romancier, a écrit là un roman poignant et superbe, métaphore terrible et scandaleuse, au sens noble, de notre condition humaine.

  • Hantée par la mort de son frère en Himalaya, Elsa décide de retrouver Traïko, l'énigmatique Indien de Colombie, témoin de l'accident. Un accident ? Elsa ne peut y croire. C'est en vain qu'elle cherche Traïko, remontant les eaux noires de l'Amazone, jusqu'aux villes frontières ravagées par la corruption et la violence. L'ombre de l'Indien se confond avec le souvenir brûlant de son frère. Guidée par Camilo Ossario, ami d'enfance de Traïko, chef de la sécurité, Elsa est entraînée dans une chasse à l'homme, bien au-delà de ses propres obsessions. Plus elle croit toucher au but, plus la vérité devient incertaine et menaçante, et plus la jeune femme sert les machinations politiques de ceux qui prétendent l'aimer, ou qu'elle croit aimer. Et c'est en les menant tous à la perdition, qu'elle exorcisera les fantômes de son enfance : la mort de son frère et leurs illusions trop orgueilleuses.

  • A la fin du XIIe siècle, un orphelin est recueilli par un forgeron. Nul ne se doute alors qu'Arthur, enfant prodigieusement doué, est appelé à connaître un destin d'exception, et que sa route croisera celle des plus grands de son temps. L'apprenti forgeron devenu médecin traversera le monde, il verra l'agonie de Richard Coeur de Lion, soignera le calife de Bagdad et Marie de Montpellier, et son histoire s'achèvera en légende. Mais sa quête est tout autre : son long voyage initiatique autour de la Méditerranée l'a amené à découvrir d'autres civilisations, d'autres religions. A Tolède où il a traduit les philosophes arabes, à Fès où il a étudié l'alchimie, à Bagdad et à Rome, Arthur n'a fait que chercher la voie qui mène à la vérité. Tour à tour chrétien, juif, puis musulman, il suivra toujours le chemin de l'Amour, celui que lui portent les femmes qu'il rencontre, celui que chantent troubadours et poètes et que célèbre Le Cantique des Cantiques. Récit initiatique et roman d'aventures, Le Chemin de Bagdad est aussi une histoire du savoir et une réflexion sur l'homme. Il éclaire un aspect peu connu de l'histoire des civilisations occidentale et orientale en rappelant que de tout temps, des sages, des saints et des savants surent s'abstraire des conflits qui opposaient les peuples et contribuèrent ainsi à leur élévation.

  • Une histoire comique sur fond de désastre... Dans le Borinage, région de Belgique en pleine crise (économique, sociale et culturelle) depuis que les mines y ont été fermées, quelques scènes de la vie d'un enfant (le petit-fils, peut-être, de la Zazie de Raymond Queneau) à la recherche de ses origines et du secret enfoui sous l'apparence des choses.

  • Il était une fois un prince napolitain. Il s'appelait Claudio Maraldi, et il composait de la musique. En ce XVIe siècle, l'Italie ressemblait à une constellation de petits royaumes ; on se battait contre les brigands, les Espagnols, les Français, les pirates barbaresques, les épidémies ; on se battait pour un duc, contre un comte... Isolé au coeur de son palais, Claudio Maraldi inventait une musique nouvelle. Il aima sa femme Lucinda et ses enfants, à la folie. La peste les emporta. Il aima Antonieta Barberini, l'une des premières cantatrices de l'Histoire. La vie les sépara. Il croyait tenir des secrets de son oncle l'archevêque, mais celui-ci, s'il comprenait tout, ne savait pas grand-chose. Pourtant, après avoir beaucoup rêvé, beaucoup souffert, Maraldi devint le plus grand musicien de son époque. Ensuite, il attendit seulement quatre siècles pour qu'on le reconnaisse.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Répudier sa femme pour une faute inexistante, la marier à un voisin complaisant en s'assurant qu'il la répudiera lui-même trois mois plus tard, n'est pas une démarche ordinaire pour un père de sept enfants. En organisant cette farce, Monsieur Zeitoun a le sentiment de respecter tous les codes moraux que la société algérienne lui impose. Il est l'époux sévère mais juste qui châtie la femme coupable, le père irréprochable qui veille à la pérennité et à l'exemplarité de son foyer, le croyant sincère qui respecte pieusement les lois de Dieu... Ce roman désopilant et féroce donne à voir comment les sociétés qui imposent le silence et le mensonge conduisent toujours à la ruine et au désastre.

  • Porfirio Pulci, fils du grand leader communiste P.T., a été élevé en Russie. À la veille des élections législatives, son père le rappelle en Italie, l'exhibe aux foules comme produit achevé de l'éducation soviétique. Le jeune Porfirio accepte difficilement cette longue manipulation ; il finit par renoncer au pays de ses ancêtres pour regagner le pays de son enfance. Voulant éviter qu'on cherche les clés possibles de ce roman, Jean Anglade prétend, en épilogue, que ses personnages sont tous tirés de la comédie italienne : Pulci serait l'incarnation de Pulcinella, Narlecchi d'Arlecchino, etc. Le croira-t-on ? Mais peut-être faut-il entendre seulement que les batailles politiques ne sont rien d'autre qu'une variante de la commedia dell'arte ?

  • Un jour, Stéphanie traça un rond sur le trottoir et s'assit à l'intérieur. Elle définissait ainsi les limites de son monde. Elle se sentait seule et désespérée. Ce fut sa première leçon de géométrie : tout ce qu'elle portait en son coeur se trouvait hors limite. Dans son coeur, il y avait de la place pour des voiliers sur l'Océan, pour des chants de griots, et pour son père. De la place pour la lucidité et la folie, pour des passions qui s'éterniseraient, pour des infinis doux-amers, pour l'enfant du désert. Et il y en avait un peu pour moi. Moi, Tommy, je l'aime parce qu'elle a de jolis pieds et des seins en forme de poire. Parce qu'elle déteste le glas des choses définitives. Moi, elle m'aime parce que je suis différent et que j'ai besoin d'elle. Si vous venez à ma rencontre, quelque part dans son histoire, je suis sûr que vous reconnaîtrez un peu sa voix. C'est elle que vous entendez parfois en vous, et qui vous dit qu'il faut rire et pleurer, faire la fête et la défaite, et mordre la vie jusqu'au sang, mais toujours... l'air de rien...

  • Durant des années Coline a imaginé, pensé, cousu, brodé une robe de mousseline et de soie, la « Robe fantaisie ». La dernière retouche faite, l'épreuve de patience terminée, il faut trouver la femme digne de porter cette oeuvre d'art, ce fruit de l'obsession. C'est à la terrasse d'un café, au milieu d'un groupe d'adolescentes, que la modéliste croit la reconnaître. Frédérique se montrera-t-elle digne de la robe, minutieux travail de broderie symbole d'une fidélité courtoise ? Enveloppe presque chamelle d'une aventure amoureuse empoisonnée par les ruptures et les plaies anciennes, la « Robe fantaisie » s'anime, s'humanise, puis redevient métaphore. Une oeuvre où le vertigineux exercice d'écriture, où le carcan stylistique, s'effacent, pour devenir aussi invisibles que la trame d'une soierie laissant surgir une profonde émotion dramatique et des images sensuelles qui donnent au talent de Régine Detambel une force exceptionnelle.

  • Un homme vit seul dans une maison isolée en pleine nature méditerranéenne. Une situation trouble, pré-insurrectionnelle, règne dans le pays. L'homme semble être un fugitif, et sa retraite n'être connue de personne. Aussi sa surprise est-elle grande, et sa perplexité, quand une jeune femme vient le rejoindre, qu'il a connue brièvement autrefois à l'autre bout du monde, et qui, comme par miracle, a retrouvé sa trace. Elle est en fuite, elle aussi, devant les mystérieux événements climatiques, tenus jusqu'ici secrets, qui surviennent ici et là à l'improviste en Europe. Il l'aidera à gagner l'outremer, renonçant à partir avec elle. Puis, s'étant blessé grièvement, il se résignera à son sort, l'esprit tranquille, achevant la lecture d'un livre dont il a enfin retrouvé la page, et qui le réjouit beaucoup.

  • Tiens, pas trop tôt ! En 42 histoires à la mine de plomb, voilà croqué le décorum des spectres. La cité achélème. Les ratés du rayon de soleil. Vilains soirs à crans d'arrêt. Gredins museaux. Viandes humaines et plantes vertes. Les Malassis ne sont pas des gniasses qui jouent de la flûte à Disneyland. Lopeux, sales, criards à entendre, je dirais qu'ils pompent à la manière des Shadoks. Zoizeaux pas réparables. Fabriqués gris-obstiné par des éternités de pauvreté et de médiocrité, ils seringuent la mouscaille. Prêts pour l'adultère. Le kilbus. Le contrebond. Ils ne sont pas très bien aperçus. Z'habitants tous en barres. 6 ou 700 par muraille. Alvéolés. N'en quel état ! Bâtiment A, bâtiment C. Dardant la vie, c'est le train-train des horreurs ordinaires. Daniel Zimmermann s'y entend en mémoire avariée. Dites ! La façon qu'il bétonne ses fables ! Qu'il invente la légende des années cinquante. Qu'il brode des menteries sur les intrigants Chinetoques. Acharné guetteur, doué pour entonner la voix des escogrus de banlieue rouge, oncle Zimm sait très bien qu'on ne reboume pas les hortensias sur des décharges. Son humour, c'est celui de la bouzillerie. L'onirisme affleure. L'émotion poigne. Rire garanti. Dans un monde tout en colique, les flics qui sifflent partout, les chiens montés sur colliers étrangleurs, faut voir et connaître la façon qu'ils s'accommodent, les Malassis. Quelle leçon !

  • J'aime le livre de Maïté Pinero pour ce qu'il enferme d'humanité, de violence aussi. Vingt histoires qui transmettent l'instinct de vie avec la lucidité de regard d'une femme jetée dans la guerre, avec sa sensibilité passionnée. Sac au dos, plomb aux pieds, les guérilleros du Salvador suivent des chemins sans maison. Qui sont-ils ces compagnons qui arpentent le même sentier pour aller vers le soleil jusqu'à ce que leurs yeux soient brûlés ? Sans grandiloquence, sans exclure l'aspect brut du document, dans un style dépouillé d'artifices où se retrouve l'âpreté de la langue espagnole, l'auteur tisse ses réponses. Les gens dont elle parle, elle les connaît pour les avoir approchés comme journaliste. Elle sait qu'au maquis, parmi les supplices, il y a l'absence. Parmi les tortures, il y a l'absence. L'attente rend les épouses attentives au balancier de la solitude. Mères ou amantes caressées par l'incertitude du retour, elles guettent le grattement de l'homme à la porte. Ce soir, il ne viendra pas. Les lettres sont des cendres chaudes. Une balle frappe le guérillero. Quand il n'y aura plus de sang, il restera juste un peu d'encre.

  • Années, laps de temps qui sépare la mort de Julien, mon père, et celle de Marie, ma mère. Encadré par ces deux bornes. Comme si ces morts m'avaient payé je ne sais quel ticket d'entrée, ou de naissance. Passer entre ces morts-là, les dates de ces morts, et les morts eux-mêmes, dressés comme des veilleurs, pas forcément tutélaires, à l'entrée de là où il faut s'engager, où il faut de toute évidence aller voir. Remonter le temps, réveiller jusqu'aux vieux visages à peine discernables, sauver les bribes de mémoire en danger de perte. Dire ce qui s'est passé, ne pouvoir s'en arracher avant d'avoir fini, et mis un semblant d'ordre dans ce qui en a peu, vies illogiques comme ce qui est vrai, absurdes, mal ficelées, mais qui ont, à l'opposé de la fiction, cette qualité stupéfiante d'avoir été.

  • Paru en feuilletons en 1927, dans un obscur quotidien de l'Yonne, Fulgur est l'oeuvre collective de neuf élèves du lycée Louis-le-Grand : Roger Vailland, Robert Brasillach, Thierry Maulnier (qui s'appelait encore Jacques Talagrand), Paul Gadenne, Fred Semach, Jean Martin, José Lupin, Pierre Frémy et Antonin Fabre. Trois d'entre eux connaîtront des fortunes diverses après 1945 : Robert Brasillach, fusillé ; Roger Vailland, figure de proue des intellectuels communistes ; Thierry Maulnier, élu à l'Académie française. Fortement influencé par le film à épisodes Judex, les fascicules de Fantômas et de Todd Marvel détective-milliardaire, ce prodigieux roman d'aventures fantastico-scientifique met en scène une séduisante criminelle qui, à grand renfort de crimes étranges et de prodiges inexplicables, ressuscite l'ancien royaume de Catalogne, et déchaîne l'Asie contre l'Europe. Entre autres chapitres sensationnels, l'un d'eux réunit les membres du gouvernement dans l'ascenseur de la tour Eiffel et se termine par cette phrase : Arrivé au troisième étage, l'ascenseur ne s'arrêta pas.

  • Amère noirceur ! Voici un livre né de la peur. Voilà des textes en fusion, cris d'ombre et de lumière, qui disent les émois, les pulsions, les révoltes, le titanesque combat livré dans la poisse, l'odeur de sueur, de sanies et de viscosités, par un enfant, puis un jeune homme, avançant à tâtons dans l'univers solitaire de la révélation des corps. Tristan Duverne avance en terre d'aveux. Il cherche, il se fâche, il doute, il est violent, il est lyrique, il intercède. L'enfance contenue et abandonnée n'a-t-elle d'autres ressources que le repos d'épaules blanches et épaisses ? Pour l'homme dans l'indécision de sa force, au prix de quel assourdissant battement d'ailes gagner le bercail, le havre d'amour, le baiser qui rafraîchira les plaies ? Toujours, les yeux se cherchent dans les hasards de la nuit. Sans espoir véritable, Kinou, puis Eddy, nous font faire le voyage au bout de l'impossible étreinte. L'amour est cendres. Douloureuse initiation, avilissement des têtes renversées, chuintements à fendre l'âme, les ténèbres ravivent la vivante plaie, la bouleversante mémoire des adolescents qui se cherchent comme des bêtes fragiles. Parfois, tout de même, miracles de la fulgurance, des moments beaux comme l'orage surgissent. Prodiges de bas-ventres craintifs, attouchements furtifs, complicité soumise, protection goguenarde, emportements de soleil - qui pourra jamais trancher que la foudre des corps sera manège de joie, plutôt que désespérant partage de violence ? Pourtant, l'impossible amour existe. Il suffirait d'ouvrir la pagode et de retrouver ses rêves. Pour vivre réconcilié, il faudrait noyer les poissons rouges du bocal. Les jeter à l'égout. La mère, le père avec. Le choix du refus est difficile. Comment racheter l'inatteignable pureté ?

  • Une classe de quatrième, la quatrième « orange », du dortoir à la cour de récréation. L'école de la nuit et du jour. Acteur et témoin, le choeur monolithique, monocorde, des jeunes pensionnaires qui oeuvrent avec soin à la destruction du bouc émissaire qu'elles se sont choisi. Saligia, une élève bien différente des autres, sorte de poupée malade et favorite des religieuses pour des raisons qui lui échappent, engagée avec la responsable de l'établissement dans une relation amoureuse qu'elle ne peut concevoir, est le souffre-douleur nécessaire à l'harmonie de la classe. La Quatrième orange, c'est l'adolescence enfermée dans un pensionnat, et d'autant plus sciemment, redoutablement cruelle. Trente et une élèves, un dortoir, une soeur vêtue de noir, un professeur de gymnastique et une corde lisse travaillent à l'accomplissement du drame. Après Le Long Séjour, où Régine Detambel relatait sans complaisance une journée dans une maison de retraite, La Quatrième orange vient en écho, une vie plus tôt.

  • L'abbé Jerville exerce les fonctions d'exorciste dans une ville d'Auvergne. Sage et prudent, quand un cas de possession présumée se présente, il l'étudie d'abord à la lumière de la psychiatrie moderne, dont il a assimilé les grandes lignes. Il ne se résout à pratiquer l'exorcisme qu'après avoir acquis la certitude qu'il ne s'agit pas d'un dérangement mental, concernant la seule science médicale, mais bien d'un cas de possession, ce qui est rare. Or un sujet se présente, chez qui les preuves de possession sont irréfutables : un garçonnet, dont le Diable s'est emparé du corps et de l'âme. L'exorciste se décide alors à intervenir, à l'aide des moyens matériels recommandés par l'Église. Après plusieurs séances, il réussit à contraindre le Démon de libérer sa victime, mais Satan se venge d'une manière proprement diabolique. D'où une lutte entre le Bien et le Mal, à l'issue de laquelle le prêtre, orgueilleux, croit obtenir la victoire définitive. On me reprochera peut-être de décrire d'une manière trop réaliste certaines manifestations du Mal. Je réponds qu'il est difficile d'éclairer par une lumière tamisée les oeuvres de Satan. Pierre Boulle

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