• Le Cahier d'un retour au pays natal a été célébré, notamment aux Antilles, en Afrique et dans les pays du tiers monde, comme la charte de la négritude. Ainsi que l'observe André Breton, qui a contribué largement à la diffusion du poème, le Cahier est assurément une oeuvre à thèse, porteuse d'un message idéologique - politique, social, philosophique, mais ce message est consubstantiel à la poésie, et c'est précisément pourquoi l'oeuvre échappe à la poésie de circonstances, alors même que des voix se sont élevées, en Afrique même et aux Antilles, qui contestent l'idéologie de la négritude. Certes, il faut prendre acte de la vocation didactique - au sens le plus noble du terme - d'un poème qui s'inscrit dans la grande tradition pamphlétaire ; mais il faut encore, impérativement, le rapporter au genre épique qui le fonde. Autant dire que, au-delà du nécessaire rappel des sources idéologiques, des ethnologues (Delafosse, Frobenius) et des théoriciens de la négritude dans les années 20-30 (École de Harlem, Senghor, Damas), il faut lire le Cahier d'abord comme un poème, c'est-à-dire privilégier le formidable travail d'invention verbale, d'où surgit un monde, en une nouvelle genèse. Cette cosmogonie ressortit à une rhétorique et à une stylistique. La pensée de la négritude n'est nullement une théorie abstraite illustrée par le Cahier : elle naît, en quelque sorte, de l'acte poétique lui-même, à quoi le présent ouvrage voudrait s'attacher.

  • « Un désir indéniable à mon temps est de séparer comme en vue d'attributions différentes le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel. Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu'à chacun suffirait peut-être pour échanger la pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d'autrui en silence une pièce de monnaie, l'emploi élémentaire du discours dessert l'universel reportage dont, la littérature exceptée, participe tout entre les genres d'écrits contemporains ». La poétique mallarméenne, qui exclut le récit, voué à l'« universel reportage », au nom d'une parole « essentielle », fonde une nouvelle rhétorique des genres littéraires. Le récit, depuis toujours intimement mêlé à la poésie, ne serait-ce que par la tradition de l'épopée, devient incompatible avec celle-ci, désormais identifiée au genre « lyrique ». Reprise par Valéry (« La marquise sortit à cinq heures... »), amplifiée par Breton et par le surréalisme, cette exclusion semble s'être imposée, et avec elle la « poésie pure », dont la notion, tant débattue dans les années vingt, s'est implicitement maintenue jusqu'à une date récente : Sartre ne déclare-t-il pas dans « Qu'est-ce que la littérature ? » que « si le poète raconte, explique ou enseigne, la poésie devient prosaïque, il a perdu la partie » ? Pourtant, un retour au récit - dans la poésie aussi bien que dans le roman - semble s'esquisser depuis peu, comme si la rhétorique mallarméenne n'était qu'une parenthèse, d'un siècle environ, dans l'histoire de la poésie française, différente en cela des autres traditions - anglo-saxonne, notamment. C'est donc sur le sens de l'exclusion du récit en poésie, et sur la distribution des genres littéraires qu'elle implique, qu'il s'agit de s'interroger aujourd'hui, alors même que les limites de cette rhétorique semblent désormais circonscrites.

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