• L'ambition de ce livre, et elle est grande, est de faire vivre à son lecteur, qu'il soit ou non philosophe, le trajet fulgurant qui, en quelques années, a transformé le mathématicien Alfred North Whitehead en philosophe spéculatif.
    De la pierre grise que je vois là jusqu'à la création du Dieu qu'exige la cohérence spéculative, il s'agit bel et bien de cette "libre et sauvage création de concepts" associée à la philosophie anglaise par Deleuze et Guattari dans Qu'est-ce que la philosophie ? Mais "sauvage" signifie d'abord ici l'humour d'une mise à l'aventure de tous les "nous savons bien" qui rassurent, et l'expérimentation tranquille des concepts qui portent à leur plus haut degré, pour les faire converger, liberté et contrainte, audace et obligation.
    De l'aventure, nul ne devrait ramener une doctrine ou un mode de pensée unanime ; plutôt, différent pour chacun, un certain goût pour les questions qui mettent en risque, et une grande indifférence aux mots d'ordre qui prétendent nous dire comment penser.

  • Les scientifiques se sont sentis insultés par le refus des sociologues de considérer qu'ils entretenaient un rapport privilégié avec la Vérité et la Réalité. C'est là l'origine de " la guerre des sciences " dont un moment important a été l'affaire Sokal. Mais, au moment, les scientifiques se trouvent confrontés à un problème plus grave. Leur ancienne alliance avec l'État est rompue. Il leur demande de se rapprocher des industriels et de se soumettre à leurs intérêts. Selon Isabelle Stengers, les scientifiques sont en mauvaise posture car s'ils ont bien raison de ne pas accepter la manière dont les sociologues relativistes parlent " mal " d'eux, ils n'ont pas su de leur côté, trouver les mots pour décrire la spécificité de leur travail. Il arrive aussi qu'un troisième acteur surgisse : le " public " comme on l'a vu dans le cas des OGM. Tout cela dessine un nouvel environnement (une nouvelle écologie) dans lequel les scientifiques doivent travailler. Si il y a quelque chose de commun à toutes les pratiques scientifiques, c'est qu'elles sont capables de dire " quelque chose de nouveau sur le monde ". Elles le " peuplent " avec de nouveaux êtres. Pourquoi faudrait-il que, simultanément, ceux qui défendent les sciences " vident " le monde de toutes les autres pratiques qui n'ont ni la même histoire ni les mêmes ambitions ? Comment, en conséquence imaginer un plan d'immanence qui permette la coexistence des pèlerins de la Vierge et des praticiens des sciences, sans transcendance, c'est-à-dire sans un point de vue qui trie, juge et ordonne ?

empty