• Histoire de haine, puis histoire d'amour sur fond de pastorale, « As You Like It » est une comédie des contraires. Contraires d'abord séparés, selon les oppositions traditionnelles du monde vert et de la Cour, de la nature et de la culture, de la mélancolie et de l'amour, puis contraires subtilement rapprochés par une construction en catoptrique qui superpose les personnages et tisse entre eux des jeux de reflets, enfin contraires réunifiés dans la totalité androgynique de l'échange amoureux. « As You Like It » tient à la fois du mythe et de sa mise à distance, de l'artifice théâtral et du discours sur le réel et articule une dialectique du même et du différent. Au coeur de ces paradoxes, le Fou, Touchstone, pierre angulaire et miroir de tout l'édifice, dont l'esprit railleur et la langue ambivalente introduisent une géométrie de la perspective qui multiplie les images en les diffractant et conduit à des retournements et des inversions du sens. Comme toutes les pièces de Shakespeare, « As You Like It » refuse l'univocité d'un sens unique et totalisant, et s'offre plutôt comme l'expression d'une esthétique du renversement. C'est ainsi qu'« As You Like It » présente, en les soumettant au regard critique, les grands discours de son époque sur la pastorale, l'identité, l'amour, le temps ou encore le langage. La pièce condense et revisite à la fois l'épistémè de la Renaissance, tout en se démarquant des conceptions traditionnelles du théâtre mimétique pour proposer, par le truchement d'une revendication de l'artifice, de nous faire regarder le monde autrement. Car « As You Like It », qui est à prendre comme il nous plaira, est aussi une école du regard distancié.

  • Ernest Dowson, poète, nouvelliste, traducteur et romancier apparaît comme le représentant archétypal de la « fin de siècle » anglaise dont il théorise les obsessions et les interrogations. La dernière décennie du dix-neuvième siècle est perçue comme un lieu de contradictions non seulement parce qu'elle juxtapose des courants esthétiques différents, voire divergents, décadents et traditionalistes, impressionnistes et symbolistes, sensualistes et chrétiens, mais surtout dans la mesure où la novation théorique qui la sous-tend est contestée de l'intérieur par une pratique esthétique sclérosée et une référence souterraine au dogme de la mimésis. Imprégné des idées de Walter Pater, le texte de Dowson décline les motifs du temps déréalisé et de la féminité rêvée. Par le jeu d'une écriture en miroir, le poète convoque les facettes troublantes d'un moi émietté que l'entreprise de création artistique s'efforce de circonscrire. Mais l'utilisation récurrente de formes littéraires archaïques et le recours à la langue morte des mythes antiques signent l'échec d'un poète trop peu confiant dans le pouvoir salvateur du verbe. L'intuition traumatisante de la vanité de toute tentative d'expression traverse la méditation du poète. Dans un ultime effort pour revivifier son matériau poétique, Ernest Dowson se tourne vers le catholicisme romain pour constater l'irréductibilité de l'écriture à l'expression de la foi : il éprouve ainsi la tragédie du poète « fin de siècle » pour qui la littérature se confronte à l'indicible. La présente étude n'a rien d'une tentative de réhabilitation d'un poète mineur, elle se donne à lire sous la forme d'une biographie contextuelle dans laquelle l'auteur s'est efforcé de cerner au plus près la contiguïté féconde entre l'exiguïté d'un texte et l'esprit d'un moment littéraire privilégié. C'est en définitive à une lecture très attentive et très serrée de l'oeuvre de Dowson que l'auteur nous convie.

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